Publié le 13 novembre 2019

Mon premier contact avec l’utilisabilité

Il y a fort fort longtemps, alors que Motus passait encore à la télé (et que j’avais une télé), j’étais étudiant. Entre deux partiels et trois paquets de pâtes, je nourrissais mon livret A en louant mon temps libre à une société d’autoroutes.

Si vos congés payés du mois d’août vous ont emmenés vers Souillac ou Cahors à l’aube du XXIe siècle, j’ai peut-être eu votre carte bancaire entre les mains quelques secondes. À cette époque, je suis receveur de péage, comme disent les experts. Et je suis enfermé dans la guitoune, comme dit mon coiffeur. Parfois, je fais du slalom sur les pistes dans ma combinaison jaune fluo pour fluidifier le trafic (et liquider les bouchons). Et j’explique à votre voisin de galère qu’il y a plus malin qu’une marche arrière sur la voie télépéage quand il a 200 voitures derrière lui.

Classe 1, classe 2, 3, 4, ou 5… Voiture avec ou sans caravane, camping-car, moto, autocar, camionnette, poids-lourd, skate-board : chaque catégorie de véhicule a son tarif propre. Pour cela, des capteurs opto-électroniques (et une boucle magnétique dans l’enrobé ?) se chargent de compter le nombres d’essieux et la hauteur des engins.

Dans ce petit monde agité mais très régulé, nous disposons à l’époque (2002-2003) de deux modèles de cabines : je vais les appeler par pure convention logique les « anciennes » et les « modernes ». J’ai hésité avec les « momifiées » et les « à peine has been ». Mais keep it simple.

Un poste de travail adapté au métier

Nous sommes en 2002 ou 2003. Ceci est mon poste de travail. J’ai appris depuis à faire des photos.

L’ordinateur (ou le terminal) est au centre du poste de travail, cerné par la caisse, la lampe à UV pour les faux billets et le lecteur de tickets.

Les machines modernes tournent sous Windows NT4, avec un clavier banal et un écran LCD 15″ simple, basique.

Les anciennes, des machines DEC (Digital), ont un clavier mécanique et un sublime moniteur cathodique VT520, une technologie que je n’avais pas vue depuis le collège en cours de techno. Ils remplaçaient alors sans doute les Thomson MO5/TO7 de mon enfance (ou l’inverse, je ne sais plus).

Quand on passe 8 heures sur un poste de receveur de péage et que le flux des voitures est incessant l’été, l’ergonomie de l’interface homme-machine est relativement déterminante pour passer une bonne journée. Chaque poignée de secondes perdue à cause d’une erreur ou d’une hésitation se cumule et augmente la file d’attente (et l’exaspération des vacanciers ou des routiers) : mauvaise lecture ou mauvaise saisie de la classe, carte bancaire non valide (impossible à lire ou déclarée volée), ticket impossible à lire (mouillé, démagnétisé…), calcul du rendu monnaie pour les étudiants littéraires…

Alors voilà, il faut que je vous dise : je trouvais ces machines « anciennes » plutôt excellentes. Tout jeune geek que j’étais, tout encore émoustillé par la sortie de Windows XP ou de la dernière distrib’ linux sur CD (de mon marchand de journaux), je me rendais finalement compte que dans la vraie vie ces bécanes fonctionnait terriblement bien.

16 ans après, je pense que cette expérience professionnelle a développé ma sensibilité à l’ergonomie et aux interfaces homme-machine. J’ai commencé à comprendre qu’il n’y avait pas forcément de causalité entre l’esthétique (ou la modernité) et la qualité d’un outil. Du moins, un système doit être fonctionnel avant d’être plaisant, et que l’aspect désirable ne doit pas remettre en cause l’utilisabilité (et même au contraire …la défendre).

Je vais essayer de vous partager les bons aspects qu’offraient ce vénérable système.

L’interface visuelle zéro blabla

Les limites inhérentes à la technologie employée impose une certaine rigueur dans l’usage des ressources. L’interface est en texte brut, monotâche, monochrome, aucune icône, aucun élément ornemental, aucun élément de l’OS (barre des tâches…), pas de souris… Chaque caractère est utile. Par contraste, les éléments présents sont donc particulièrement lisibles : il n’y a rien qui puisse nous gêner. Même pas un solitaire ou un réseau social.

Les possibilités offertes par le terminal sont assez limitées, et c’est tant mieux. Seules les fonctions immédiatement nécessaires sont disponibles.

Artisan du moindre effort

Les opérations les plus communes ne demandent qu’une action minimale. Ainsi, l’insertion du ticket dans le lecteur calcule immédiatement le prix si la classe est bien saisie. Pour les cartes bancaires, le paiement s’effectue par une simple lecture de la piste magnétique et déclenche immédiatement l’ouverture de la barrière, le passage au vert et l’impression du reçu. En 3 trois secondes, c’est plié !

Un clavier adapté au métier

DEC LK401 (photo eBay)

Stabilité, course franche et clic audible : trois bonnes raisons d’aimer le clavier mécanique. Sa frappe limite les risques d’erreur de saisie.

Mieux, le bruit caractéristique des touches nous permet de sentir que la saisie est effective (contrairement aux claviers à membrane ou écrans tactiles, à défaut de retour haptique).

Si je me souviens bien, les touches F1 à F5 sont affectées à l’assignation de la classe de véhicule. Comme ces cinq touches forment une zone isolée, il est facile de s’y repérer sans poser le regard.

Ce qui m’a frappé à l’époque, c’est le contraste entre la rusticité (supposée) du système et le confort élégant de son usage. C’est simple et ça marche : l’outil est bien conçu car précisément adapté au métier.

Un outil bien conçu donne envie de l’utiliser plus d’une fois.

On sait qu’un outil est bien conçu quand les utilisateurs accomplissent leurs tâches sans erreur, rapidement, sans ambiguïté, sans peine. C’est un outil qui comprend et anticipe les besoins. C’est un outil qui s’adapte aux utilisateurs. C’est un outil qui donne l’envie d’être utilisé plus d’une fois.

Le rôle de l’esthétique dans l’utilisabilité : why so serious?

Ces vieux ordinateurs n’étaient pas particulièrement attrayants. Mais ils étaient pratiques et efficaces au point que leur apparence ne comptait plus. L’expérience était plaisante.

Je me suis souvent demandé si la désirabilité d’un produit pouvait nuire à la confiance ou aux capacités qu’on pouvait lui attribuer.

Par exemple, je pense à ces pages de paiement en ligne qui sont encore souvent si peu soignées, de ces modules de paiement proposés par les banques composés d’une page HTML affreusement basique, habillé d’un Arial pluvieux, sans CSS ou presque (vive les <table>), avec le logo de la banque en GIF transparent. Je caricature à peine.

Alors quoi ?

Ces pages sont-elles conçues pour être volontairement austères ? Cette simplicité volontaire est-elle liée à des limitations techniques ou des contraintes de sécurité ? Je n’ai pas les compétences pour le savoir, mais je pense que nous, utilisateurs, clients, nous avons pris l’habitude de ce type de page. Cette sobriété peut jouer un rôle rassurant : l’aspect « technique » et le manque d’habillage s’éloignait des codes visuels du site marchand, un peu comme pour dire « fini de jouer, maintenant on est chez les grands : tu vas faire un paiement en ligne et tu vas volontairement me donner ton numéro de carte bancaire sans oublier les trois chiffres au dos ». Un truc du genre. En gros : laissez faire les pros, pas le temps pour la déco. Un peu comme le site des impôts, en somme.

Depuis, ces passerelles de paiement existent encore largement mais on retrouve désormais souvent des systèmes plus intégrés au sein même des sites web, y compris pour les projets les plus modestes (grâce à WooCommerce et Stripe, pour ne citer qu’eux).

Mais le commerce en ligne a fait du chemin depuis. Et les péages se sont passés des receveurs.

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Thème :

Nicolas Duvivier

UX/UI designer,
Directeur artistique